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Duchêne

L'infatigable génie familial au service de l'invention du "jardin à la Française"

Henri et Achille Duchêne 
Henri Duchêne : 1841 (Lyon) - 1902 (Lorient)
Achille Duchêne : 1866 (Paris) - 1947 (Paris)


Fils d’un important notaire, Eugène Henri Duchêne s’installe en 1854 à Paris. Etudiant brillant du Conservatoire des arts et métiers, il débute sa carrière en tant que « chef des études » au Service des Promenades et Plantations de la ville de Paris. Il travaille à la création de squares, jardins et parcs de la capitale jusqu’en 1877. Ingénieur, architecte, paysagiste, Henri Duchêne collabore avec l’architecte Ernest Sanson qui lui donne accès à la haute société : grands industriels, banquiers, membres de la noblesse française et européenne deviennent ses clients. Il fonde son agence dans les années 1880 et propose un retour à l’art traditionnel des aménagements du XVIIe siècle en ordonnant le jardin d’après les axes de la maison. Lassé du ‛style mou’, Henri Duchêne « se donne pour but, dès le début de sa carrière privée, de ramener l’art des Parcs et Jardins à l’architecture, c’est-à-dire au style français[1]. » Trouvant une solution paysagère à chaque site, ces jardins remportent rapidement un large succès car ils synthétisent et rappellent la noblesse et l’élégance française : des sources puisées dans le vocabulaire formel du Grand Siècle et un renouvellement original de ces vastes constructions spatiales. Le retour des motifs réguliers dans les compositions paysagères des Duchêne ne représente qu’une simple partie, généralement localisé aux alentours de la demeure, d’un ensemble plus vaste qu’est le domaine. Le style Duchêne est un témoignage de la coexistence entre styles régulier et irrégulier, mais aussi un engouement de l’époque pour revaloriser l’histoire patrimoniale.
Les propriétaires d’hôtels particuliers à Paris et de grands domaines à la campagne, en France et à l’étranger, lui confient aussi bien la restauration, la reconstitution de leurs parcs historiques, la création ex nihilo de vastes jardins que la construction ou la rénovation de leur château, tant en France, en Belgique, qu'en Angleterre. Il rétablit les parterres de Champs-sur-Marne (77), crée ceux du jardin d’Albert Khan (92), dessine les parcs de Chaumont-sur-Loire (41), Mennetou-Salon (18), Saint-Hubert (18), Millemont (78), Condé sur-Iton (27), Gruuthuse (Belgique), construit ou rénove les châteaux d’Anjou (38), Joyeux (01), Esher (Angleterre), Baudries (Belgique), etc.

Plusieurs des réalisations d’Henri Duchêne sont à rapprocher de son fils, Achille Duchêne, avec lequel il travailla de longues années sur des projets communs. 

Achille Duchêne intègre très tôt l’agence paternelle et, dès l’âge de douze ans, participe à tous les travaux. Poursuivant sa carrière et amplifiant l’œuvre commencée par son père, il devient le « prince des jardins »[2]. Ardent défenseur de l’art des jardins, il est aussi Président de la Société des architectes-paysagistes de France, Président de la Société des amateurs de jardins, Président d’honneur du Comité de l’art des jardins de la SNHF et met en place l’Office international de documentation de l’art des jardins. Ces compositions reprennent un style régulier au tracé architecturé, au nivellement minutieusement étudié où alternent vides et pleins, et à la perspective maîtrisée. Le génie d’Achille Duchêne tient en effet à son intelligence aiguë de la topographie, à sa parfaite maîtrise technique ainsi qu’à sa capacité de mettre sa vaste culture historique au service d’inventions proprement modernes.
Il réalise un grand nombre de créations et de restaurations de parcs parmi lesquelles on trouve à la fois des domaines privés ; Breteuil (60), Courances (91), Vaux-le-Vicomte (77), Le Marais (91), Voisins (78), Blenheim (Angleterre), et des jardins de villes tels ceux de Matignon (75007) ou de la Maison de l’Amérique latine (75007). Ses interventions l’amènent aux Etats-Unis, en Angleterre, Argentine, Autriche, Belgique, Espagne, Roumanie, Russie, etc.
À la suite de la guerre de 1914-1918 et des changements radicaux intervenus dans la vie de ses commanditaires, les projets paysagers de la haute société se raréfient. Dans divers textes, dont Les jardins d’hier, d’aujourd’hui et de demain [3], il affirme qu’il n’y a plus d’avenir pour les « grands parcs aristocratiques » et qu’il faut désormais « concevoir des jardins plus petits et plus faciles d’entretien. » Il livre notamment sa conception de nouveaux types de parcs, comme le jardin social. En effet, il eut, le premier, l’intuition d’une nécessaire évolution dans l’Art des jardins de l’entre-deux guerres en étudiant des jardins thématiques et des jardins collectifs.

Notes :
[1] Henri Duchêne, Lettre, 1897.

[2] Ernest de Ganay.

[3] Achille Duchêne, Les jardins d’hier, d’aujourd’hui et de demain, Paris, Fréal, 1935.


Sources : 
http://www.haduchene.com/
https://www.jardinsdefrance.org/les-paysagistes-duchene-dans-le-sillon-d...
Michel Duchêne et Claire Frange, "Henri et Achille Duchêne", in Céateurs de jardins et de paysages en France du XIXe siècle au XXIe siècle, sous la direction de Michel Racine, Tome II, Actes Sud/ENSP, 2002.

 

Leurs oeuvres en région Centre-Val de Loire 
 

Sur l'ensemble gigantesque de parcs et jardins réalisés par les Duchêne (6800 jardins dont 480 grands blasons), seuls les exemples manifestes les plus détaillés sont présentés ci-dessous. La liste complète de leurs interventions (réalisations et projets) en région Centre-Val de Loire, dont la localisation est avérée, est communiquée en fin de page.


18 - Dpt. Cher - Moulin sur Yèvre - Parc du Château de Maubranche - 1888/1914 - Henri et Achille Duchêne - pour Félix de Chaumont Quitry (réalisation) 
Notice Mérimée [PA18000058] et Inventaire général du patrimoine culturel [IA18000611] : Le château, ses communs, ses dépendances, ses jardins et son parc, situés au hameau de Maubranche : inscription par arrêté du 4 février 2013.
Mentionné dès le XIIe siècle, le domaine est acheté en 1451 par Jacques Coeur, célèbre argentier du roi Charles VII. Saisi trois ans plus tard, il est revendu en 1467 à Thomas Scuier qui fait fortifier la motte féodale et ériger un château en 1470. Fortement endommagé durant les Guerres du XVIe siècle, le domaine est restauré à partir de 1596 par Pierre de Biet. Maubranche est alors doté de cours d’eau et agrémenté de terrasses plantées et d’avenues. Par voies de successions, le domaine revient au début du XIXe siècle à la famille de Chaumont Quitry qui reste propriétaire du site depuis cette époque. En très mauvais état, Félix de Chaumont Quitry fait appel à deux personnalités pour restaurer le domaine : l’architecte parisien Paul Ernest Sanson et les paysagistes Henri et Achille Duchêne. Entre 1888 et 1914, de nombreux travaux sont réalisés : Sanson restitue au château son caractère médiéval et fait construire les communs, la basse-cour et la maison du jardinier. Dans le parc, les Duchêne aménagent des parterres dits « à la française » et font ajouter vers 1890-1900 un grand boulingrin de 250 mètres de long à l’ouest du château. Avant 1914, ce boulingrin est creusé et transformé par les paysagistes en un grand miroir d’eau. Un orgue d’eau est mis en place dans la partie sud du parc, non loin de l’entrée sud. En 1962, Hugues de Chaumont Quitry remodèle le parc avec l’aide du paysagiste berruyer Mauvisseau : les perspectives sont conservées, le miroir d’eau est partiellement comblé et raccourci, un canal est bouché pour aménager une nouvelle allée d’arrivée valorisée par un alignement de peupliers. Depuis 2005, Amaury de Chaumont Quitry fait réaliser de nombreux aménagements pour embellir le domaine et son parc : peupliers remplacés par des hêtres pour accentuer la perspective sur le château, restauration du parc et des parterres des Duchêne, canal curé, recréation du boulingrin initial à la place de l'ancien miroir d’eau, etc.



36 - Dpt. Indre - Bouges-le-Château - Parc et jardins du Château de Bouges - 1897/1909 - Henri et Achille Duchêne - pour Henri Dufour (réalisation)
Notice Mérimée [PA00097284] : Château, ses dépendances, ses jardins et son parc, y compris les bâtiments et les murs de clôture ainsi que l'allée d'arrivée : classement par arrêté du 7 septembre 2001.
Au bout d'une longue allée de 2 km, bordée de platanes et de marronniers bicentenaires, apparaît le château, ravissante demeure illustrant la grâce du XVIIIème siècle. C'est à la famille Marnaval que l'on doit la construction de l'actuel château. Au début du 19ème siècle, la famille Masson transforme les divers aménagements d'un domaine de 80 ha en parc paysager avec des allées sinueuses, des cèdres et des conifères. En 1857, Bouges est vendu à Adolphe Dufour qui entreprend de nombreux changements, dont la construction d’une glacière dans le parc, et fait appel au paysagiste Henri Duchêne en 1897 pour mener à bien ses projets. Jusqu’en 1909, c’est son fils Achille Duchêne qui finalise les aménagements : parc paysager restructuré avec une ceinture arborée en périphérie du domaine, création de points de vue, modification des contours de l’étang, plates-bandes colorées servant de transition entre les terrasses et la cour d’honneur, axe nord du château souligné par des parterres de buis, axe ouest du château valorisé par une perspective ponctuée d’un bassin en hémicycle avec buffet d’eau orné de congélations et d’un grand tapis vert. En 1917, Bouges est acheté par Henry Viguier qui restructure le domaine avec son épouse et transforme l’enclos potager en jardin de fleurs avec une serre. En 1967, le domaine est légué à la Caisse nationale des Monuments historiques et des Sites (aujourd’hui Centre des Monuments Nationaux) qui restaure les jardins en 1980.


37 - Dpt. Indre-et-Loire - Langeais - Jardin du Château de Langeais - 1890 - Henri et Achille Duchêne - pour Jacques Siegfried (réalisation)
Notice Mérimée [PA00097795] et Inventaire général du patrimoine culturel [IA37001296] : Château : classement par arrêté du 13 mars 1922. La partie du parc du château autour des ruines jusqu'au pont : classement par arrêté du 26 mai 1942.
Construit au début du règne de Louis XI, le château se compose de deux ailes, mêlant forteresse médiévale et ouverture sur la Renaissance. En sortant du château, à l’ouest, sur un promontoire, s’étendent un vaste parc et un bois où les vestiges préservés du Xème siècle ont été restaurés et aménagés. Les jardins d'inspiration médiévale créés sur la terrasse, furent modifiés à plusieurs reprises. Le cadastre napoléonien indique un jardin au tracé régulier, certainement hérité de la Renaissance. Jacques Siegfried acquiert le domaine en 1885 et demande à Henri et Achille Duchêne de redessiner le jardin d’agrément en 1890. En 1961, Henri Hautecœur, membre de l’Institut (Académie des Beaux-Arts), propose une reconstitution d’un jardin médiéval en s’inspirant des enluminures du Livre d’Heures d’Anne de Bretagne. 


41 - Dpt. Loir-et-Cher - Chaumont-sur-Loire - Château de Chaumont-sur-Loire - années 1880 - Henri et Achille Duchêne - pour la famille de Broglie (réalisation)
Notice Mérimée [PA00098410] et Inventaire général du patrimoine culturel [IA41000263]:
Une forteresse est érigée à cet emplacement au Xe siècle. Le château devient en 1550 la propriété de Catherine de Médicis, puis, peu après la mort d’Henri II, celle de Diane de Poitiers en échange de Chenonceau. La physionomie actuelle du château lui est donnée au XVIIIe siècle par Jacques Donatien Le Ray. Préservé par la Révolution, le château est acquis par le comte d'Aramon en 1833 qui y effectue d'importantes restaurations. Marie Say, future princesse de Broglie, acquiert le château en 1875. Elle y reçoit les Maharadjahs de Kapurthala, de Patiala, la reine Isabelle II d’Espagne, le roi Edouard VII d’Angleterre, le Shah d’Iran, mais aussi l’actrice Sarah Bernhardt et le compositeur Francis Poulenc. Dans les années 1880, Marie Say et le prince de Broglie entreprennent la refonte complète de leurs terres. Ils chargent alors Henri Duchêne de dessiner un vaste parc, écrin pour le château et centre de l'immense domaine. « Henri Duchêne se montre soucieux de s’appuyer sur des éléments de composition existants. Il confirme et amplifie la perspective dans l’axe de l’allée du château. En opposition, il compose le reste du site en y ajoutant un réseau d’allées curvilignes dessinant des pelouses "paysagères", cadrées par des bosquets et ponctuées de grands arbres isolés. Ce mélange de genres : régulier et paysager nommé style composite marque en 1880 la fin de l’engouement pour le style paysager. Achille Duchêne, qui collabora, sans doute au projet du parc du Chaumont, faisait alors une très vive critique des jardins inspirés de la traditions anglaise, les considérants comme des ridicules parodies de la nature. » (Michel Corajoud). Le parc actuel de 17 ha n'est qu'une petite partie de l'immense domaine de bois et de prés, couvrant 2 500 ha, réunis peu à peu par le prince, aujourd'hui morcelé. 


Liste complète des interventions des Duchêne en 
région Centre-Val de Loire tirée de l'ouvrage Le style Duchêne : Henri et Achille Duchêne, architectes paysagistes, 1841-1947, 1998 :
18 - Dpt. Cher :
Château de Cornusse
Le Coudray - Brinon-sur-Sauldre
Château d'Ivoy - Ivoy-le-Pré

Château de Maubranches - Moulins-sur-Yèvre
Château de Menetou Salon 
Château de Vaufreland - Vinon
Château de Vouzeron 

28 - Dpt. Eure-et-Loir : 
Château d'Abondant
Château d'Anet 

Château d'Houville - Houville-la-Branche

Le Mé 
- Cloyes-les-Trois-Rivières
Château de Maintenon 

36 - Dpt. Indre : 
Château de Bouges - Bouges-le-Château
Château de Diors

Domaine de Lancosme 
Vendœuvres
Château de Langé
Château Saint-Gaultier

37 - Dpt. Indre-et-Loire : 
Beaulieu - Joué-lès-Tours
La Guéritaulde - Veigné

Château de Langeais 
Château des Ormeaux Nazelles-Négron
Château de Rochecotte - Saint-Patrice

41 - Dpt. Loir-et-Cher : 
Château de Chambord
Château de Chaumont-sur-Loire 

Les Rhuets 
- Vouzon
Château de Rivaulde - Salbris

45 - Dpt. Loiret : 
Château de Pont-Chevron - Ouzouer-sur-Trézée
Château du Val d'Arignan - Ligny-le-Ribault

Pour citer l'article : Charlène Potillion. Henri (1841-1902) et Achille (1866-1947) Duchêne, L'infatigable génie familial au service de l'invention du "jardin à la Française". APJRC. 2020.