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Blaikie

La coqueluche écossaise des créations "à l'anglaise" en France

Thomas Blaikie 
1751 (Edimbourg, Ecosse) - 1838 (Paris)
 

Né en Écosse près d’Édimbourg en 1751, Thomas Blaikie acquiert ses premiers savoirs botaniques auprès de son père, jardinier, puis maraîcher et petit propriétaire terrien à partir de 1743. En 1777, le jeune jardinier écossais se présente à François-Joseph Bélanger, premier architecte du comte d’Artois, frère de Louis XVI. L’aménagement qui lui ait confié à Bagatelle produit l’effet escompté puisque le vif succès de ses travaux le propulse au sommet de sa profession. Il faut dire qu’à cette période, la Cour était prise d’une passion pour tout ce qui venait d’Angleterre. Sujet, en tant qu’étranger, à la « loi des suspects » de septembre 1793, il trouve refuge chez l’un de ses protecteurs dans les Hauts-de-France et poursuit sa carrière auprès de notables locaux. Vers 1805, sa clientèle comprend un groupe de riches manufacturiers et dès 1809 apparaissent de grands dignitaires de l’Empire et des nobles de la cour napoléonienne. Cette période coïncide avec son intervention, placée sous la direction de Louis-Martin Berthault, à Malmaison. Devenu maître en matière d’aménagement de jardin paysager, Thomas Blaikie joue un rôle majeur dans le renouvellement des parcs au début du 19e siècle.
Son rôle actif dans ce domaine est justifié par son journal, son carnet de comptes, ainsi que par les observations écrites de certains de ses contemporains. Thomas Blaikie est devenu après la Révolution un créateur de jardins majeur, qui exerça son art jusqu’à un âge avancé, sa carrière étant prolifique jusqu’en 1835. Il arrivait à ce dernier d’intervenir pour le même client plusieurs fois au cours des années, certainement pour laisser au parc le temps de se former sous l’action de la nature avant de lui faire subir une deuxième intervention humaine.
John-Claudius Loudon, architecte-paysagiste et écrivain britannique, considère Thomas Blaikie et Gabriel Thouin comme les deux premiers architectes de jardins en France à cette époque (The Encyclopedia of Gardening). A ce titre, il fait régulièrement appel à Thomas Blaikie afin qu’il écrive des reportages sur le comportement des plantes et les introductions de végétaux dans son périodique anglais Gardener’s Magazine.

Le paysagiste n’a pas laissé de plan signé et travaillait directement sur le terrain. Adepte des principes de Lancelot « Capibility » Brown, il dessine le jardin anglais sur place, sans « cordeau ou toise » ; méthode pratiquée par Brown et son précurseur, William Kent, mais apparemment encore inconnue en France. La question de l’unité et de l’échelle est essentielle à ses yeux et le paysagiste s’attache à révéler les beautés naturelles d’une propriété qu’un paysagiste observateur et sensible se doit de mettre en valeur. Sa contribution la plus importante à l’art du jardinage en France est l’aménagement des cadrages de vue à l’intérieur du parc et sa maîtrise des vues extérieures afin d’en embellir l’intérieur.
Adepte des excursions en montagne, il se passionne pour la structure des rochers, dont une large place est laissée dans les parcs et jardins à cette période paysagère de la mode française. En ce sens, son carnet de comptes montre que parmi les interventions importantes de Blaikie se trouvaient les travaux sur le relief, les nivellements, la formation de lacs et de rivières, ainsi que la construction de cascades et de grottes, témoignage d’une réelle maîtrise de l’hydraulique.
Les écrits laissés par Blaikie donnent une idée des gradations de végétaux qu’il utilisait : conifères, pins, cèdres et genévriers en ligne de fond irrégulière devant laquelle étaient plantées des arbres caduques et des arbustes à feuillage persistant. Rosiers, Banksia, arbustes persistants, tubéreuses, tulipes et iris complétaient les plantations au premier plan. Néanmoins, Blaikie est conscient de la beauté des arbres indigènes et lors de ses visites, il cherche à remarquer les plantes qui poussent bien à l’état naturel et observe les combinaisons heureuses faites par la nature afin de les utiliser dans son projet. Même si Blaikie s’adapte aux spécificités de chacun des endroits, comme aux besoins et aux goûts de chacun des propriétaires, certaines essences sont présentes de façon récurrente sur les différentes listes de végétaux consultées : tulipier, vernis du Japon, sophora, Colutea, rhododendron, robinier, Populus alba, Salix alba, Eleagnus.
A l’image des grands propriétaires britanniques soucieux des progrès agricoles, Blaikie avait un attachement très fort pour l’horticulture et l’agriculture. La prospérité agricole fait alors intégralement partie de la beauté d’un parc. A la fin du 18e siècle, il formule une méthode afin de cultiver cent acres (environ cinquante hectares) en utilisant un schéma de culture plus économique que celui pratiqué habituellement en France. Cette connaissance approfondie des méthodes de culture devait être assez rare parmi les dessinateurs de jardins et elle a pu contribuer à donner une originalité et une qualité fortement « anglaise » à ses interventions.

Ainsi, « M. Blakey, un des jardiniers les plus éminents de la vieille école anglaise »[1], était maître dans l’art d’arranger les plantes selon leurs familles botaniques, tout comme dans son art de la mise en scène du paysage anglais classique. « Il nous fait des centaines de beaux endroits, que vous ne remarquez pas… C’est dans cela que se constitue son art. L’œil doit se glisser partout avec plaisir et l’on fait l’expérience des perfections du lieu uniquement en réalisant leur absence ailleurs. »[2]  

Thomas Blaikie est mort le 19 juillet 1838 à Paris. Cet homme à la « vie d’un intérêt extraordinaire quand on considère qu’il a vécu en France pendant toute la période de la Révolution. »[3] est tombé dans l’oubli. Il est tout naturel de lui redonner la place qu’il mérite dans l’histoire de l’art des jardins.


Cette fiche est une reprise des informations détaillées dans l’article de Patricia Taylor (chercheuse indépendante, Royaume-Uni), Thomas Blaikie : Les jardins d’un écossais en France et en Allemagne après la Révolution. POLIA, Revue de l’art des jardins. N°1, Printemps 2004. pp.95-115.


[1] prince Joseph de Salm à propos de l’intervention de Thomas Blaikie à Schloss Dyck.
[2] Constance de Théis à propos de l’intervention de Thomas Blaikie. U. von Dohna, Private Gardens of Germany, Londres, Weidenfeld and Nicolson, 1986, p. 71.
[3] Gardener’s Magazine, 1838, p. 448.

 

Ses oeuvres en région Centre-Val de Loire 

Un certain nombre des créations de Thomas Bliakie figure à la fin de son carnet de comptes mais cette liste ne représente qu’une part limitée de son travail et il serait nécessaire de compléter ces recherches tant en France qu’à l’étranger afin de découvrir l’étendue et le genre de ses interventions.

28 - Dpt. Eure-et-Loir - Marboué - Château Les Coudreaux - 1810 - Madame la duchesse d'Elchinghin, femme du maréchal Ney (réalisation)
Notice Mérimée [PA00097148] : Façades et toitures du château et de ses communs (cad. ZH 19) : inscription par arrêté du 8 février 1984
L'édifice du 18e siècle fut construit sur l'emplacement d'un ancien manoir. Le Maréchal Ney y vécut de 1808 à 1815. Il est généralement indiqué que « Le parc, d'une rare et belle ordonnance, fut alors arrangé d'après les dessins du célèbre Bertaus. » alors qu'on trouve le détail des comptes de Thomas Blaikie dans les archives nationales.


28 - Dpt. Eure-et-Loir - Arrou - Château de Courtalain - 1835 - Marquis de Montmorency-Laval (réalisation)
Notice Mérimée [PA00097086] : 1926/07/09 : inscrit MH ; 1991/05/10 : inscrit MH ; 1997/05/21 : inscrit MH
Situé sur un promontoire, le château construit en 1483 par Guillaume d'Avaugour associe une architecture médiévale, Renaissance et des extensions néo-médiévales du 19e siècle dans un parc à l'anglaise de 200 hectares. Place forte lors de la guerre de Cent ans, le domaine rejoint la maison de Montmorency au 16e siècle. Jusqu'à la Révolution, le château est essentiellement complété par les communs et le jardin à la française aménagé par Gabriel de Lestrade. Si Louis-Martin Bertault intervient en 1810 pour aménager un parc d'inspiration anglaise, Thomas Blaikie mentionne son intervention en avril 1835 dans le Gardener’s Magazine où il écrit que le marquis l’a aussi engagé dans son château de Montigny-le-Ganalon. Le domaine appartient à la maison de Gontaut Biron depuis 1862.

28 - Dpt. Eure-et-Loir - Cloyes-sur-le-Loir - Château de Montigny-le-Gannelon - ca. 1830/1835 - Marquis de Montmorency-Laval (réalisation)
Notice Mérimée [PA00097158] : Château : inscription par arrêté du 5 novembre 1927, Manège du château (cad. AB 80) : inscription par arrêté du 1er février 1993.
Erigé en 1495, la silhouette de ce château Renaissance se dresse sur les hauteurs de la vallée du Loir. Des modifications sont apportées au bâti en 1834 par le Prince-duc de Montmorency-Laval, Ambassadeur de France. Il est probable que Thomas Blaikie soit intervenu à cette période dans le parc de 15 hectares.